Une histoire de clés

Ma participation au jeu de la rentrée sur MILLIONS de MOTS
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Douce et tranquille dans les feuillages, qui pouvait penser un instant qu’elle avait été, qu’elle était peut-être encore, si fragile coquille posée gentiment sur l’herbe douce de ce printemps aérien, une maison de peurs et de cris, un anti-refuge, l’endroit à fuir, le lieu qui encore aujourd’hui, après toutes ces années faisait dresser sur les avant-bras de Fabienne la chair de poule de l’horreur.

Il n’y avait pas eu de sang. Pas de crimes, pas de mort. Enfin, pas tout de suite. Mais la vie s’en était allée doucement, heure après heure, jour après jour, dans une lente hémorragie de joie et d’amour. S’écoulant pendant longtemps. Des années.

Au bout de la longue agonie, elle était enfin partie. Mal assurée au volant de cette voiture qu’il lui avait achetée et dont il avait, le soir même caché la clé dans sa propre chambre. Partie avec, dans les poches de son duffle, tout l’argent qu’elle avait pu ramasser dans le tiroir aux clés. Et c’était une belle somme. Toujours de l’argent liquide chez lui, de gros billets, car il se vantait de payer comptant le plus souvent possible, chaque fois qu‘il pouvait. Elle avait tout raflé, honteuse. Heureuse. Grisée.

Il ne savait que cela : payer. Des funérailles superbes, une montagne de fleurs, la veille, pour sa mère. Les gens disaient qu’il faisait bien les choses, en le saluant dans la rue. Il répondait d’un signe de tête un peu hautain, à la mesure de ce qu’il représentait dans le village: le dernier des Bordouin, des Bourdouin des porcelaines.

Elle était partie le lendemain, tout simplement, sans bruit, pendant qu’il était à la fabrique. Il avait oublié, pour la première fois en dix huit ans, de l’enfermer à clé dans sa chambre après le rituel bonjour du matin. Elle avait regardé la voiture noire s’éloigner. Puis, elle avait bondi.

Traverser la chambre, peser doucement sur la poignée et sentir la porte bouger, s’entrouvrir. Elle ne respirait plus. Elle avait descendu les escaliers en volant de marche en marche ; attrapé le duffle-coat au porte-manteau sans s’arrêter ; bondi dans la chambre voisine, l’endroit interdit. Ouvert la porte qu’il lui avait fait jurer de ne jamais ouvrir quand il n’était pas là. S’était dirigée vers le bureau en priant dieu, les anges et sa mère pour qu’il ne revienne pas, oh s’il vous plaît, faites, faites qu’il ne se souvienne pas qu’il a laissé la porte ouverte ; ouvert le tiroir du milieu, celui dans lequel il avait jeté la clé de la voiture ( “tu es encore trop jeune, et où irais-tu ?”) Il lui parlait toujours comme si elle n’était pas prisonnière entre les quatre murs de la maison.

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Cœur battant à grands coups dans la gorge, étranglement de peur et de honte, fuir, courir, partir, ouvrir une porte, une autre, celle de l’entrée, celle du garage. Mettre la voiture en marche, caler, recommencer, mon dieu mon dieu, faites qu’il ne revienne pas. Affolée, sans une larme, une épouvante sèche, excepté ce cœur qui n’en finissait pas de s’emballer comme s’il allait éclater, se briser en morceaux en dedans quelque part.

Mais c’est fort un être humain. Elle le sait, depuis ce jour-là. Ne l’a jamais oublié.

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Puis, longtemps après, il était mort. Elle ne l’avait su que six mois plus tard, tout était fini, et le notaire parlait sec au téléphone: “Vous devez vous présenter à mon étude, Mademoiselle, pour signer les papiers”.

Héritage, elle avait eu froid, soudain : elle le savait bien qu’elle était la seule et la dernière. Seule au monde. Ca sonnait triste dans le soir pluvieux. Mélo, aussi. Un gouffre béant, une solitude effroyable. Mais déjà elle se secouait, reprenait pied dans sa réalité, l’appartement, le chien, les élèves. Riait d’elle en se moquant à petits rires de gorge et le notaire s’y était trompé, avait cru à un sanglot, avait tenté de la consoler en cherchant maladroitement ses mots, à deux cent kilomètres de là, tout en se gargarisant de termes ronflants ; ceux, qui, habituellement, calmaient net les velléités d’attendrissement : propriété, valeurs, meubles de familles, bijoux. “Une jolie petite fortune, avait-il conclu. Je suis heureux de vous avoir enfin retrouvée…”

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Et maintenant elle est là, clés en mains, devant la maison. Si longtemps après. Et rien n’a changé. C’est le même silence, le même ciel bas, et les arbres obscurs en écran, derrière, pour barrer la route au vent du nord.

Plus grands, plus larges, plus hauts que dans son souvenir.

Et soudain, dans le silence, un tintement, le trousseau de clés qui tressautent dans ses mains tremblantes, les clés comme devenues vivantes, et qui la narguent en cliquetant ironiquement les unes contre les autres, dans ses mains qu’elle n’arrive pas à calmer.

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“Jacques, c’est moi, je la mets en vente, tu fixeras le prix, je te fais confiance, le plus vite possible.

– Les meubles?

– Tu en feras ce que tu voudras. Donne-les, vends les, je m’en moques.

– Mais Faby, il y a des papiers, des livres, de belles choses. Les tableaux. Veux-tu que je te les envoie ?

– Non, non, surtout pas. Non, tu vends tout. Tout. Je ne veux rien.

– Les affaires de ta mère aussi ?

– Tout.

Un petit silence pénible. Puis:

– Tu m’envoie les clés?

– Les… Oh, merde.

– Quoi ?

-Je. Elles sont tombées. Sur le perron, je ne sais pas bien. Par terre. Tu les trouveras, juste devant la porte.

Je les ai jetées, là, quelque part, à l’extérieur”

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M.S. Longwood

6 oct. 2010

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