Archive for février, 2011

02/28/2011

Elle a dix-sept ans (1)

Elle est élève de Madame Blanc-Daurat au Conservatoire de Musique de Toulouse. Elle est aussi étudiante à l’Université, elle est très sage, elle ne sort avec aucun garçon, parce que c’est mal, parce que c’est dangereux, parce qu’elle a fini par comprendre que les baisers se transforment vite en jeux interdits. Elle est logée dans une pension pour étudiantes, un foyer tenu par les Dominicaines de la rue Joly, elle en gardera toute sa vie un excellent souvenir.
C’est la qu’elle entre dans la bande des jeunes, celles qui sont logées dans le pavillon au fond du jardin, Josette, elle aussi élève au Conservatoire, classe de chant. Thérèse, qui vient de Bône. Par delà les mers, les guerres d’indépendance fleurissent en Afrique du nord.
On a installé son piano dans le parloir, elle s’exerce plusieurs fois par jour, lorsque ses cours le lui permettent. La musique devient son refuge. Elle accompagne Josette dans Le Barbier, chante la partie ténor, et tout ceci se termine dans de grands éclats de rire, des robes échangées, de longues marches pour aller des Allées Jean-Jaures jusqu’au Parc à Huitres, des cafés pris sur le pouce, des séances de cinéma dans l’après midi, en séchant les cours de littérature. Elle rencontre des étudiants étrangers avec lesquels elle déambule dans les rues de la capitale aux violettes. L’hiver est rigoureux, les tuyauteries gèlent, elle partira pour les vacances de Pâques dans la voiture de son cousin, un monsieur distingué de quatorze ans son aîné qui la juge mal fagotée dans sa jupe plissée, ses chaussettes hautes et son duffle-coat gris anthracite.
Elle attrape une saloperie de virus et délire pendant trois jours. Anéantie, tendrement bousculée par ses parents qui ne se font pas à l’idée de la savoir seule si loin d’eux, elle décide d’abandonner ses études, de rester à la maison. Elle regrettera cette décision toute sa vie.

02/28/2011

Elle a quatre vingt cinq ans (1)

Elle est dans un foyer pour personnes âgées, c’est la grande mode, ils ont profité d’un handicap, quand elle est tombée cette nuit là dans sa chambre et qu’elle s’est fracturé la hanche.
– Ou bien me dit-elle dans un souffle, c’était peut être ma hanche qui était si fragile, et qui s’est brisée lorsque je me suis levée dans l’obscurité. Il devait être deux ou trois heures du matin, j’ai glissé, cette descente de lit, sur les briques, tu sais ?
– Mais pourquoi tu n’avais pas allumé ?
– Et pourquoi j’aurais ? Je connais le chemin de la salle de bain, tout de même.
Fragile, menue, enfoncé dans le déambulateur. Elle ne sait pas qu’elle ne reviendra jamais dans sa maison.
Elle dit “ Vous venez me voir dans toute ma déchéance.”______
MLW

02/28/2011

Elle a soixante treize ans (1)

Pas tout à fait encore, mais bientôt, dans trois semaines. Elle est juste à la fin de sa soixante douzième année. Elle regarde tomber la neige, pense à des choses lisses, des bouquets d’anémones dans le vase posé sur le rebord de la fenêtre au printemps, et son désespoir de ne pas savoir attraper l’éclat, le fini, la lumière qui joue sur les pétales. Elle pense que l’aquarelle est quelque part là haut dans ce grenier où elle ne met plus les pieds parce qu’elle sait qu’elle crierait au scandale, ferait une scène, serait désespérée de voir tout ces cartons, ces malles, ces énormes boites de plastique entassés les uns sur les autres, bagages insolites d’un voyage qui se termine, vieilleries qui finiront au feu ou à la déchetterie dès qu’elle n’y sera plus. Les dizaines d’albums de photos précieusement conservés par sa grand mère, par sa mère, et qu’elle a ramené avec elle dans cette nouvelle maison, dans sa maison, loin, très loin de ce premier village du Languedoc où toute sa famille a pris racine dans les sicles des siècles.
Elle pense qu’il n’y a plus de racines, qu’il n’y a plus de village, à peine un Languedoc qui ne sait plus de quoi il retourne.
Elle continue de regarder tomber la neige.

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MLW

 

02/27/2011

Elle a quinze ans

Elle a quinze ans. Les rues sont froides dans ce village nouveau, elle court entre les maisons au crépi blond, aux pierres dorées. C’est novembre, la nuit est venue vite. Dans quelques jours, ce sera la fête, une longue fin de semaine de musique et de danse, autour de la Saint-André. Les autres filles, qui ne sont pas ses amies, ne parlent que de cela, robes et coiffures, chaussures et cavaliers, apéritif et avec qui. Les mères lorgnent les fils des riches propriétaires qui seraient des maris possibles.

Elle a quinze ans.

Son avenir se limite à la maison qu’elle habite avec sa famille, la Poste, car son père est receveur. Une maison moderne si on la compare à la plupart des autres, qui n’ont pas le chauffage central, et souvent même pas de w.c. A la Poste il y en a deux, un à chaque étage, plus une salle de bain et le chauffage central. Mais avec restrictions : le chauffage central se réduit, à l’étage, à un seul gros radiateur installé dans le couloir qui dessert les trois chambres et la salle de bain. Et il n’y a pas d’eau chaude.

Au rez-de-chaussée, un autre gros radiateur surchauffe la salle a manger, pièce sinistre ouverte au nord sur un jardin encaissé et gris, où, l’été et pendant les six ans qui vont suivre, sa grand-mère s’acharnera à faire pousser quelques salades. Heureusement, il y a un gros et vieux figuier, comme dans la maison de son grand père. Elle ne veut pas y penser, elle écarte d’elle tout ce qui blesse. Elle ne sait pas qu’elle est en train de vivre sa dernière année d’enfance.

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MLW