Elle a dix-sept ans (2)

Elle marche cœur battant dans les rues obscures, elle a peur, elle court. Elle prend des raccourcis au risque de se faire attaquer, les rues sont froides, noires, ventées. Il lui faut une heure de bonne marche pour arriver jusqu’au foyer de la rue Joly. Il fait froid, elle grelotte dans ce duffle trop mince arraché de haute lutte à l’avarice de sa mère. Qui lui reproche à demi mots ce qu’elle coute, la pension, les partitions, les cours particuliers, et même l’hôtel du seizième siècle où habitent les Daurat . Elle monte suffoquée de luxe les marches de marbre de Caunes, perdue dans les bronzes dorés, les plafonds vertigineux, les immenses fenêtres. Le piano à queue, cette pure merveille, seul meuble aimé dans l’appartement trop grand, trop encombré ; elle ne viendrait que pour cela, s’asseoir sur la banquette de vieille peluche, à coté de la dame âgée, aux mains fines, seules beautés dans ce grand corps déjà lourd, déjà vieux, dont sa jeunesse s’écarte avec dégout. La vieille pianiste est rude, sévère, hautaine. Elle n’aime pas ses élèves, sauf la très jolie Isabelle Le Goux qui deviendra pianiste de concert.Elle a dix-sept ans et ne sait rien. Elle marche en somnambule dans les rues, consciente de jouer un rôle hors mesure, hors temps. Tout lui manque, son chien, sa maison, ses parents, le figuier, Francis, Jean. Elle marche obstinément, sans penser. Elle avance, têtue, soumise, dans la pluie et l’obscurité.

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3 commentaires to “Elle a dix-sept ans (2)”

  1. Je suis fascinée par tes quatre derniers textes, suspendue à tes mots. Je la vois, elle a trente ans, elle a douze ans, elle a cinquante six ans. C’est toi, c’est moi, c’est elle.
    Je te fais une préface ?

    • Merci pour ton commentaire, Carole, et pour tes mots d’amitié. J’ai une date limite, aux environs de la rentrée de septembre, et je te dis tout de suite que je serais très honorée d’être préfacée par ta belle plume, amie mienne.
      Si tu as un souvenir que tu veuilles introduire dans le projet, c’est simple : tu commences le texte avec l’âge de la femme  » elle a … ans .. » et tu continue. Pas de prénoms, pas de nom, pas de première personne du singulier. Tu m’envoie le texte par courriel, si tu veux que je le poste ici visible.

  2. Plus d’un mois de silence, mais je reviens et je t’envoie un texte dans la soirée, merci.
    On l’appellera comment ?

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