Archive for ‘Dix-sept ans’

03/01/2011

Elle a dix-sept ans (2)

Elle marche cœur battant dans les rues obscures, elle a peur, elle court. Elle prend des raccourcis au risque de se faire attaquer, les rues sont froides, noires, ventées. Il lui faut une heure de bonne marche pour arriver jusqu’au foyer de la rue Joly. Il fait froid, elle grelotte dans ce duffle trop mince arraché de haute lutte à l’avarice de sa mère. Qui lui reproche à demi mots ce qu’elle coute, la pension, les partitions, les cours particuliers, et même l’hôtel du seizième siècle où habitent les Daurat . Elle monte suffoquée de luxe les marches de marbre de Caunes, perdue dans les bronzes dorés, les plafonds vertigineux, les immenses fenêtres. Le piano à queue, cette pure merveille, seul meuble aimé dans l’appartement trop grand, trop encombré ; elle ne viendrait que pour cela, s’asseoir sur la banquette de vieille peluche, à coté de la dame âgée, aux mains fines, seules beautés dans ce grand corps déjà lourd, déjà vieux, dont sa jeunesse s’écarte avec dégout. La vieille pianiste est rude, sévère, hautaine. Elle n’aime pas ses élèves, sauf la très jolie Isabelle Le Goux qui deviendra pianiste de concert.Elle a dix-sept ans et ne sait rien. Elle marche en somnambule dans les rues, consciente de jouer un rôle hors mesure, hors temps. Tout lui manque, son chien, sa maison, ses parents, le figuier, Francis, Jean. Elle marche obstinément, sans penser. Elle avance, têtue, soumise, dans la pluie et l’obscurité.

Publicités
02/28/2011

Elle a dix-sept ans (1)

Elle est élève de Madame Blanc-Daurat au Conservatoire de Musique de Toulouse. Elle est aussi étudiante à l’Université, elle est très sage, elle ne sort avec aucun garçon, parce que c’est mal, parce que c’est dangereux, parce qu’elle a fini par comprendre que les baisers se transforment vite en jeux interdits. Elle est logée dans une pension pour étudiantes, un foyer tenu par les Dominicaines de la rue Joly, elle en gardera toute sa vie un excellent souvenir.
C’est la qu’elle entre dans la bande des jeunes, celles qui sont logées dans le pavillon au fond du jardin, Josette, elle aussi élève au Conservatoire, classe de chant. Thérèse, qui vient de Bône. Par delà les mers, les guerres d’indépendance fleurissent en Afrique du nord.
On a installé son piano dans le parloir, elle s’exerce plusieurs fois par jour, lorsque ses cours le lui permettent. La musique devient son refuge. Elle accompagne Josette dans Le Barbier, chante la partie ténor, et tout ceci se termine dans de grands éclats de rire, des robes échangées, de longues marches pour aller des Allées Jean-Jaures jusqu’au Parc à Huitres, des cafés pris sur le pouce, des séances de cinéma dans l’après midi, en séchant les cours de littérature. Elle rencontre des étudiants étrangers avec lesquels elle déambule dans les rues de la capitale aux violettes. L’hiver est rigoureux, les tuyauteries gèlent, elle partira pour les vacances de Pâques dans la voiture de son cousin, un monsieur distingué de quatorze ans son aîné qui la juge mal fagotée dans sa jupe plissée, ses chaussettes hautes et son duffle-coat gris anthracite.
Elle attrape une saloperie de virus et délire pendant trois jours. Anéantie, tendrement bousculée par ses parents qui ne se font pas à l’idée de la savoir seule si loin d’eux, elle décide d’abandonner ses études, de rester à la maison. Elle regrettera cette décision toute sa vie.