Posts tagged ‘Mary Longwood’

07/07/2010

Calli sous tous ses angles – 1

La première chose que j’ai vu d’elle, c’est un pied nu se balançant au bout d’une longue jambe fine et satinée, un peu dorée, bien galbée, habituée à marcher et courir au soleil. Ce n’est que plus tard que j’ai compris que ce jour là, pour me plaire, pour m’aguicher, Calli s’était déguisée en amazone.
Je veux retrouver les premiers instants, les images, les parfums, les mots, et cette chose indéfinissable dans l’air comme un flottement, un rêve effiloché. Calli perchée sur l’angle du bureau, à deux doigts de mon manuscrit – et j’ai fait vers elle un geste dérisoire, qu’elle a aussitôt arrêté :

 – J’ai lu.

Il ne m’a fallu que quelques secondes pour comprendre que c’est elle qui mènerait le jeu.

Je n’ai jamais su d’où elle est venue, je n’ai jamais su où elle est repartie. De cette aube bleue où elle m’est apparue assise nonchalamment à deux doigts de mon bien le plus précieux jusqu’à cette fin de journée, quand elle s’est littéralement évaporée dans l’air bleu du soir, il y a une longue plage de temps lisse et pure comme le bonheur.

Ella arrivait très tôt le matin, fraîche et rose, blonde ou brune selon le temps et son humeur. Je ne l’entendais pas entrer : j’écrivais, et tout à coup, elle parlait dans mon dos. Je la sentais appuyée à mon épaule, lisant ce que je venais d’écrire :

– Mais non, là, petit homme, cette phrase-là, tout ce paragraphe, regarde : ça va pas ..”

Elle prenait l’air inspiré, tournoyait deux trois fois sur elle-même en faisant mousser ses cheveux comme nuage de soie perlée, nacre blonde quand elle se prenait pour un modèle de Botticelli. Je sentais le vent menu soulevé par les mousselines de ses jupes. Soudain, elle s’exclamait :

 – Je sais, je sais ce qu’il y a , voilà : tu l’as encore fait – tonnerre de Brest et de tous les Zeus, tu es incorrigible avec les temps des verbes : mets moi donc cette phrase au présent. Simplifie. Et partage-la, ce sera plus clair, mieux balancé.

Et je corrigeais. [ … ]

Suite et fin ici, texte integral

05/26/2010

L’absence, dit-il …

Le poids de l’absence, un trou en forme d’arbre, un arbre fait de larmes qui ne couleront pas, parce qu’il les enferme à double tour dans sa gorge. Il ne criera pas, ne dira rien. Il veut le désespoir comme un silence épais, loin des bruits et des fureurs, loin des mots. Surtout loin, le plus possible loin des phrases, des explications, des questions, des éclats de voix. Des mensonges.
Qui n’en sont pas et comment le savoir ? Comment savoir où est la vérité, lorsque la chose nue et fragile de la confiance est perdue ?

Insaisissable, l’absence. Une ombre étirée en demi teintes ; des éclairs de lucidité ; une chevelure rouge qui tombe sur le nez, cachant le visage, et le regard d‘eau derrière les mèches mouvantes. Le reste, flou. Brumeux.

Le reste comme un poids mort, comme une pelisse de douleur confuse, diffuse ; comme une charge dont il ne parvient pas a se débarrasser. Et pourtant, le veut-il ! Pourtant, le crie-t-il de toute la force de son silence, nuit et jour, jour et nuit. Pourtant croit-il faire tout et plus encore pour fuir l’esseulement de l’absence, et s’embarrasse-t-il de gens autour de lui, figurants d’un mauvais film qui ne savent pas leur rôle, choristes sans partitions, tragédiens sans masques..

L’absence, dit-il..

Il laisse la phrase en suspens, regarde une dernière fois la théière, se souvient de la main bronzée, rapide, qui tenait le stylo.

Et s’en retourne vers la maison d’un pas pesant.

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26 mai 2010 – Jeu des 1000 mots 

05/23/2010

Sale gosse

Il est le pire de tous les sales gosses que j’ai croisés, et c’est triste, vous savez, d’en contempler un sous les traits d’un homme qui a dépassé la cinquantaine.

Tout le monde s’accorde, les premiers temps, quand on en est encore aux préliminaires souriants de la rencontre, à lui dédier les adjectifs fleuris : aimable, enjoué, plein d’humour – ah son fameux humour qui tourne si vite au sarcasme ! – amical, dénué d’orgueil et d’égoïsme. Comme quoi il est facile de tromper le pauvre monde parce que nous ne voyons chez l’autre que ce que nous voulons bien y voir. Surtout quand nous n’avons que nos yeux pour démêler le vrai du faux.

Il y a aussi les circonstances atténuantes : il travaille beaucoup ; il a de grosses responsabilités ; il est un auteur connu ; il mène de front sa carrière d’écrivain et son métier de juge. “ Et puis, madame, m’assènent-ils, il a une grosse famille ! “. Comme si le volume familial était inversement proportionnel à la maturité.

La sienne, de famille, lui donnerait le droit à la méchanceté, à l’humeur ombrageuse, au mensonge, à la torsion des mots, aux coups de pieds rageurs et autres portes claquées, aux réparties acides et à la malveillance caractérisée.

Parfois, je me surprends à le plaindre : c’est triste, un sale gosse de cinquante berges. Eternellement infantile, enfermé dans ses rages de préadolescence, il passe sans s’en douter à coté de la plénitude de sa vie d’adulte.

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L’éducation de Louve

 

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04/30/2010

Bousillages, suite 1

Inséré une suite de quelques lignes à Bousillages.

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04/28/2010

Bousillages

Il lui faut crier, c’est devenu d’une telle urgence qu’il s’arrête, figé en statue, un pied à peine posé à terre, et il regarde au tour de lui. Le cri bloqué au milieu de la gorge, il lui faudrait déglutir pour le rentrer dans l’obscurité des poumons, dans les cavernes interdites. Le cri refuse de coopérer, se fait râpeux.
 
 – Pardon, Monsieur, dit l’enfant
 
Il ne répond pas mais penche un peu la tête pour apercevoir, à ses pieds, un petit bout d’homme qui lui arrive à peine à mi-cuisse. Sa bouche s’entrouvre sur un sourire que la tension des dernières heures transforme en rictus.

– Pardon, Monsieur, répète l’enfant dans un souffle.

Il tend la main vers celle de l’homme, juste à sa portée, et s’agrippe à lui en répétant : “ Pardon, Monsieur”
Ils se mettent à marcher.

“Il aurait fallu prendre à droite“, pense l’homme en modérant ses pas, en les mesurant sur ceux de son compagnon. “Il aurait fallu aller vers les montagnes..”

Une phrase tourne à vide dans sa tête, quelque chose qui parle d’apocalypse et de l’urgence de délaisser alors les plaines, de grimper vers les sommets.

Au lieu de cela, dans les bruits et les poussières, il a pris à gauche, vers la mer.

L’enfant avance vite, petit bout d’homme habitué à marcher. Il ne parle pas, ne chante pas. Il marche et parfois sautille en se suspendant à la main de l’homme. Quand ils arrivent en haut de la dune, à l’endroit où il leur faudra descendre vers la mer, le bruit derrière eux se fond dans l’espace et l’enfant lève la tête, regarde le ciel :  » Tu entends Monsieur ? Il va faire silence » dit-il

La plage vide jusqu’aux rochers, jusqu’à la barre noire des pins, jusqu’aux falaises. La plage vide et lisse et l’eau remuante, verte et bleue, avec l’ourlet d’écume blanche, le dessin des coquillages abandonnés mêlés aux cailloux, aux bouts de bois ronges par l’eau salée, blanchis par le soleil.

Pas de soleil aujourd’hui

04/27/2010

Faire connaissance

Je ne raconterai pas ma vie. Ou peut-être oui. Romancée, sans doute. Arrangée à ma sauce. Ainsi de mon âge, et de mon état de femme mariée, ou célibataire, ou divorcée.. Mais qu’est ce que mon état, mon âge, la couleur de mes cheveux ou mon poids ont a voir avec ce que j’écris ?

Nous avons tous vu des images de Colette enfant, tresses dans le dos ; adolescente, fraichement mariée à Paris, amoureuse de Willy ; puis divorcée, danseuse nue ou presque ; puis plus âgée, écrivain reconnue et Madame de Jouvenel, dans sa maison des Vrilles de la Vigne ; maman auprès de Bel-Gazou ; enfin, vieille dame dans son appartement de la Place des Vosges, voisine et amie de Jean Cocteau, alourdie, déformée, frisée et rieuse.

Nous suivons au fil des pages, au fil de ses romans, la progression de l’artiste, de l’écrivain, de la femme derrière les mots mieux que sur ces photos où l’image s’est figée pour toujours.

J’avais l’intention de vous dire mon âge, et d’autres choses aussi peu importantes sur moi. J’y renonce : ceux et celle qui passeront ici me déclineront-ils et elles leurs pedigree s avant de me lire ?